Se former en gérontologie aujourd’hui : compétences clés, réalités du terrain et apports des formations courtes

Par le Professeur Thomas Vogel, professeur de gériatrie à la Faculté de médecine, maïeutique et sciences de la santé, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg.
Un secteur en pleine transformation
La gérontologie est traversée par une réalité démographique incontournable : l’explosion du très grand âge. Avec elle, les pathologies neurodégénératives, et en premier lieu la maladie d’Alzheimer, occupent une place croissante dans le quotidien des professionnels de santé. « Les troubles neurocognitifs majeurs, et surtout les troubles du comportement qui les accompagnent, représentent aujourd’hui l’un des défis les plus complexes à relever », souligne le Professeur Vogel. Si les premiers stades de la maladie peuvent encore être compensés, les troubles comportementaux finissent par dépasser les ressources des équipes insuffisamment formées.
À ce défi clinique s’ajoute un enjeu de société. Le Professeur Vogel nomme ce qu’il observe sans détour : un âgisme ambiant, une discrimination fondée sur l’âge chronologique, et des pratiques trop souvent réductrices, de la contention physique, des repas expédiés en vingt minutes. C’est précisément pour y répondre qu’il s’est engagé dans la formation, convaincu qu’une autre approche est possible, non médicamenteuse, comportementale, fondée sur la posture et l’attitude. « La façon dont on parle à quelqu’un, dont on le touche, peut suffire à apaiser une agitation », rappelle-t-il.
Les patients âgés d’aujourd’hui bénéficient par ailleurs des avancées médicales des trente dernières années. Des pathologies autrefois inopérables se traitent désormais par voie interventionnelle. Mais cette longévité accrue s’accompagne d’une complexité croissante : polypathologies, polymédication, et une hétérogénéité entre individus qui s’accentue avec l’âge. « Plus on est âgé, plus on est différent les uns des autres. Les maladies, le vécu, la génétique creusent les écarts. » Dans ce contexte, les recommandations standardisées atteignent leurs limites, et l’expérience clinique devient indispensable.
Pourquoi se former, et pourquoi maintenant
La gériatrie est une spécialité jeune, complexe et en constante évolution. La formation continue y est donc non pas un luxe, mais une nécessité. Elle permet de maintenir les acquis, d’optimiser les pratiques, et de rester au contact des dernières avancées.
Les compétences incontournables dans ce champ ne sont pas uniquement techniques. Le Professeur Vogel place l’humanité, l’écoute et l’empathie au premier rang. « Sans patience et sans envie, cela va être difficile », reconnaît-il, « mais on peut optimiser ses compétences. » La dimension relationnelle est centrale, autant que la rigueur médicale : adapter les traitements aux très âgés, reconnaître un trouble du comportement, gérer les pathologies chroniques dans toute leur complexité. La transversalité, dit-il, est le maître mot de la gérontologie. Ergo, kiné, psychologue, orthophoniste, diététicienne : c’est un travail résolument intertidisciplinaire.
Il existe aussi un écart réel entre la formation initiale et les réalités du terrain. Les protocoles des sociétés savantes ne s’appliquent pas toujours tels quels à des patients de 90 ans. L’expérience clinique apprend à contextualiser, à hiérarchiser, à individualiser. C’est cela que les formations continues cherchent à transmettre.
L’apport concret des formations courtes
Pour les professionnels en activité, les formations courtes offrent un rapport qualité-prix difficile à égaler. En quelques jours, elles permettent une remise en question ciblée, une mise à jour des pratiques, et une sortie volontaire de sa zone de confort. « Revenir à l’université à un certain âge, cela dénote d’un état d’esprit, d’une volonté de s’améliorer », observe le Professeur Vogel.
Par rapport à un diplôme long avec mémoire, la formation courte est aussi plus compatible avec des contraintes personnelles ou professionnelles chargées. Elle n’en est pas moins dense sur le fond.
Les bénéfices sont concrets et rapides. Les participants repartent avec un cadre de référence, des réponses adaptées aux situations qu’ils vivent au quotidien. Comprendre qu’un patient atteint de démence qui crie ne le fait pas par choix, savoir qu’allumer la lumière peut suffire à apaiser un syndrome vespéral, mesurer l’impact d’un trouble sensoriel non corrigé sur le comportement : ce sont des savoirs immédiatement opérationnels. « Ils se sentent moins démunis », résume le Professeur Vogel. « Ils repartent avec un cadre plus rassurant, pour la personne malade et aussi pour eux. »Les formations abordent également des sujets souvent évités : l’annonce du diagnostic, la maltraitance financière, la mise sous tutelle, la gestion des aidants en situation de surcharge. Car si l’aidant craque, c’est souvent les deux qui sombrent.
La relation humaine au cœur de l’accompagnement
La prise en charge gériatrique, c’est une somme de petites choses. Il n’existe pas de traitement curatif de la maladie d’Alzheimer. La qualité de vie, elle, se construit dans les détails : une chambre personnalisée, une communication adaptée avec la famille, le respect des capacités restantes plutôt que leur substitution systématique.
Le Professeur Vogel est fervent défenseur du libre arbitre de la personne âgée. Être dépendant pour la toilette ne prive pas quelqu’un de sa capacité à réfléchir, à choisir, à exprimer une préférence. Cette distinction entre dépendance fonctionnelle et autonomie décisionnelle est fondamentale, et elle devrait guider chaque professionnel dans son accompagnement.
La question de la sécurité versus la qualité de vie illustre bien la complexité éthique du secteur. Face à une famille qui réclame l’arrêt des sorties après une chute, le soignant doit pouvoir situer le curseur entre risque vital et risque existentiel. C’est un arbitrage qui ne s’improvise pas.
Perspectives : les compétences de demain
Les années à venir apporteront de nouveaux défis. Les traitements des maladies neurodégénératives vont évoluer, notamment du côté de l’immunothérapie. Les professionnels devront apprendre à administrer et à suivre des thérapeutiques nouvelles, dans une logique d’autonomie renforcée.
Mais ce qui ne changera pas, c’est l’essentiel. « Il nous faut des leaders pour défendre le sort des personnes âgées », dit le Professeur Vogel. Et pour former ces professionnels engagés, il faudra continuer à proposer des formations ancrées dans la réalité du terrain, pluridisciplinaires, et portées par celles et ceux qui exercent au quotidien.
La gérontologie ne s’apprend pas seulement dans les livres. C’est en s’immergeant dans différents types d’unités, en observant, en échangeant avec des pairs venus d’autres services et d’autres horizons, que l’on devient compétent. Les formations courtes créent aussi cet espace de rencontre, entre professionnels du même secteur qui partagent leurs pratiques et leurs doutes. Un espace rare, et précieux.
